En secret

Le vent glacial glisse sur le toit et secoue la maison ridée et triste. C’est l’automne qui lentement s’installe. Des feuilles dans les gouttières et de la boue amassée à mes pieds.

​La rue n’a pas changé.

​J’imagine que les voisins sont les mêmes, que le temps a juste réussi à leur vieillir la peau et blanchir les cheveux. Que le temps, au fond, les a épargnés.

Je regarde autour de moi : des boîtes aux lettres ficelées de travers aux grilles d’entrée, des trottoirs mangés par des skate-boards, de la mousse sur une borne à incendie, un panneau sens interdit brinqueballant.

​J’y suis. Dix ans que je ne suis pas venu. Au moins, dix. Depuis que mes parents ont déménagé.

J’ai froid sous ma veste. Je grelotte. Le vent réussit à s’y faufiler malgré mes deux bras croisés sur mon ventre qui sont sensés l’en empêcher.
J’ouvre le portail, je reconnais le grincement aigu, les gravillons qui mènent à la porte d’entrée. De la boue, parce qu’il a plu. Parce qu’il pleut souvent ici. En continu. Le jour et la nuit. Mais là, la nuit a été sauvage, des branches sont au sol, arrachées. Craquées.

Je reviens et il a plu très fort. Le jardin en porte des traces. J’imagine que c’est une façon comme une autre de me le faire payer.

Mon absence.
Dix ans, si ce n’est plus.

D’abord je pense sonner. Ce que je n’ai jamais fait mais le temps fait que je suis un étranger. Parti à cinq cents kilomètres, revenant une fois tous les ans. Et encore. Juste pour les fêtes. Et à la fin, carrément à ne plus venir, parti et pour de bon. Parti. Et puis les parents qui fuient, eux aussi.

Finalement j’ouvre la porte, et je m’avance. Je crois reconnaître une voix. C’est elle. Elle est arrivée la première. Ma sœur. Et je suis à la traîne, comme avant. Comme toujours.

Je reviens dans cette maison où j’ai passé quinze ans de ma vie. Où j’ai dormi pendant quinze ans, pleuré aussi, contemplé des heures durant la solitude, le jardin des voisins et leur fontaine d’où jaillissait une eau verte et mousseuse. Parfois des poissons qui se voulaient rouges mais qui étaient en définitive jaunes ou gris montaient à la surface. Je leur jetais du pain, des bouts rassis et ils en redemandaient. Le voisin venait se plaindre parce que je salissais son eau, sa fontaine. Mon père assurait que je ne recommencerais plus. Le soir, je me prenais une engueulade digne de ce nom. Parfois même une gifle.
Mais je recommençais.
Et un jour, j’ai surpris mon père émietter en douce une vieille baguette et l’offrir aux poissons.

J’entre dans la première pièce qui est le salon et je respire de toutes mes bronches et je reconnais tout. Les papiers peints, les meubles, le parquet abîmé sous la table basse, même le trou dans le mur en plâtre que j’avais fait en donnant un coup de poing dedans, un jour de colère.
Je reconnais tout.
Rien ne m’échappe de cette maison, où j’ai grandi.

Les meubles n’ont pas encore été déménagés. C’est encore trop tôt. Ils sont juste recouverts d’un drap blanc. C’est sûr, ma sœur voudra les vendre, c’est sûr elle ne voudra rien garder de la maison. C’est sûr, elle a déjà tourné la page.

Lise, comment fais-tu pour gommer quinze ans de notre vie en quinze secondes ?
Je devrais lui poser la question.

Nos parents eux aussi sont partis. Vivre ailleurs. Bord de mer, falaises de calcaire, parasols rayés, crème glacée, crème solaire, port désert, mouettes dansant sur la mer, chercher la vraie vie flottant sur les vagues.

Et me voici, je reviens une dernière fois. Parce qu’il faut nous débarrasser de notre passé.
De notre vie. C’est ainsi.

Lise parle avec le notaire et un voisin curieux, entré par la cuisine parce que soi-disant, il aurait entendu un bruit étrange.
Les voisins me feront toujours rire. Leur volonté plus forte que tout, de tout savoir. Tout entendre. De ne jamais être : mis de côté, perdu dans l’histoire.
Je les entends évoquer de vieux souvenirs et le notaire je l’imagine gribouillant sur ses feuilles, un peu gêné. Je marche à pas de loups. Le parquet est ancien, mais il tient. Et j’imagine qu’il sera encore là, bien après nous. Tout comme les murs de cette maison.

J’abandonne les voix de Lise et du notaire, lentement elles s’éteignent et j’en profite pour monter les escaliers à toute vitesse.
Comme je le faisais. Avant.​

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