Entre deux rafales

Sur l’écran, comme dans ma tête, les images sont mélangées. Depuis la surface du volcan, s’écoule un long magma incandescent. J’ouvre un œil et défilent tous azimuts des cargos assommés de marchandises, des manchots empereurs et des astronautes.

Je tends l’oreille mais les mots n’ont pas de sens. C’est une bouillie ininterrompue. Je change de chaîne, et déjà ils en parlent. Ils n’ont qu’un mot à la bouche : l’accident.

Pourtant, c’est tout frais. C’était hier. On parle de moi. On m’appelle Arthur T. On ne donne pas mon nom. Juste le T.

Mon nom, pas en entier. Mais pour protéger qui ?

On parle de moi. Du scooter pourri. De la tôle en vrac. Du goudron fondu. Et surtout, on parle d’Emma. Et là, tout est permis. On décrit au plus près. On n’hésite surtout pas à en rajouter.

Arthur T. est un monstre. Le monstre.

J’entends : « Un témoin certifie qu’Arthur T. a fui devant l’horreur, laissant inanimé le corps de la pauvre Emma… »

J’entends des conneries et bien sûr, couché sur ces fauteuils blancs et défoncés, je ne peux pas me défendre.

On était deux à vouloir partir, vous comprenez ça ? À aucun moment, je lui ai forcé la main.

Je coupe le son et j’approche de la fenêtre. L’horizon se révèle brouillé de nuages, le soleil sur la mer peine à se lever. À se redresser.En bas, dans la cour, un marronnier perd une feuille. Une longue, verte et légère. Une pour qui l’heure de la mort n’avait évidemment pas sonné. Voit-on souvent des feuilles mourir en juillet ?

C’est infime. Le vent, dans son élan, l’arrache. Tire dessus. On croirait qu’il a des doigts pour la cueillir. Ou un souffle assez fort. La feuille s’écroule sur un trottoir. Sans ménagement, elle est trimbalée. Un coup à gauche. Un coup à droite. Comme un cerf-volant.

Un petit la ramasse. Et s’il comptait la faire sécher dans un livre ? J’ai fait ça des tonnes de fois quand j’avais sept ans. Peut-être son âge. Là, il est trop tard. La feuille est mouillée, inondée. Les gens ne regardent pas à terre et la feuille rapidement se retrouve piétinée. L’enfant passe sa main dessus, caresse les nervures, sent les endroits où elle a été écrasée. Il observe sa mère qui guette le bus, le sac de courses calé entre les pieds et un ongle fraîchement coupé entre les dents. Elle lui fait signe de la jeter alors il la balance après l’avoir tailladée. De colère, j’imagine.

D’ici je vois tout. Depuis la fenêtre de cette fichue salle d’attente. Je vois tout.

Leur bus arrive. La porte s’ouvre et les deux ombres s’engouffrent à l’intérieur. Je sursaute. Je crois que l’enfant m’a vu.

Et pourtant de là où je suis, c’est impossible. Comme un chat, perché. Au troisième étage. Dix heures que j’y suis. C’est bien simple, j’y ai passé la nuit. C’est interdit, je sais. Les infirmières me l’ont assez répété mais j’ai dit que j’étais son frère.

Dès que l’une d’entre elles passait la tête, les yeux embués de fatigue, je répétais inlassablement : « Je suis le frère d’Emma. »

La larme à l’œil, je les ai regardées intensément. Je sais fixer les gens sans cligner. J’ai tellement vu de paires d’yeux, à n’en plus me rappeler la couleur. Depuis que je suis né, je fixe les gens. Je cherche à comprendre. Depuis que la Ddass est entrée dans ma vie. Ça s’appelle comme ça. Avant on disait l’Assistance. Avant, il paraît qu’on disait : « Je suis de l’Assistance ».

Pourtant, je ne suis pas un assisté. J’existe et je me bats dès qu’on me dévisage avec tristesse. Dès qu’on pose une main sur mon épaule. Dès qu’on veut me filer une pièce. Pas envie qu’on chiale pour moi. Il y a pire. Il y a ceux qui n’ont plus de larmes pour pleurer. Ceux qui en sont privés.

Et je mords si on me dit : « Mon pauvre, tu n’as pas de famille ? » Ma famille ? Est-ce qu’on peut vraiment parler de famille ? J’essaie parfois de rassembler dans ma tête ce qu’il me reste. De Yann. Et d’Olga. Le peu qu’il me reste.

Yann, mon père. Assez petit et trapu, yeux bleu océan et jaune autour de la pupille, quarante-huit ans aujourd’hui s’il n’est pas mort, routier, solitaire, lunatique, borné, aime la viande à s’en faire exploser le ventre, né à Brest, fils unique, joue de la guitare dès qu’il se trouve sous un arbre.

Olga, ma mère. Née à Saint-Pétersbourg, fille d’un avocat et d’une prof de français, trente-sept ans, cheveux fins et châtains tirant vers le brun, reflets roux, sans emploi, diplômée d’une école de commerce russe, tombée dans la drogue à quinze ans, très amie avec la voisine, Mme Taffarec.

Leur rencontre ? Mon père livrait régulièrement en Russie. Après, je ne sais pas. Les voisins avaient pour coutume de dire que Yann avait ramené une pute de l’Est dans son camion. Une pute qui sniffait tout ce qu’elle trouvait. Qu’elle mélangeait tout ça avec de la farine pour un meilleur effet. Ou par économie.

On vivait tous les trois, dans une maison en pierres et au toit édenté de plusieurs tuiles. À l’arrache, pas dans les bonnes cases, ni les bonnes normes.

Moi, squelettique et les cheveux tombant par paquets, m’a-t-on dit, après. Moi, des cernes noirs creusant mon regard. Et les dents en miettes.

Car un jour, est arrivée la scie qui m’a coupé de mon arbre : la Ddass. Je m’en souviens parfaitement. Comme si c’était hier. C’était hier.

​2011 – Éditions du Rouergue © Tous droits réservés

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