Moi et la Mer de Weddell

Quand l’horloge sonnera cinq fois, ça fera très exactement quatre mois et neuf jours que Vincent nous a quittés. Quatre mois et neuf jours qu’il a fermé sa dernière valise, qu’il m’a confié sa guitare et qu’il nous a jetés un regard plein d’angoisse et d’impatience.

Autant de temps qu’il s’est engouffré dans son train, qui a glissé sur les rails dans un bordel du diable, nous interdisant de craquer. Mon frère s’est tiré à Bordeaux pour réaliser son grand rêve. Entrer dans une école de management et tenter de devenir un crack de la Bourse. Son ancien grand rêve consistait à révolutionner le rock en jouant de la guitare avec la langue. Un jour, on ne sait pourquoi, ce rêve a disparu. J’imagine qu’il a eu peur de s’écorcher les dents avec les cordes. Ou alors un de ses potes lui a parlé de Jimmy Hendrix. Il a donc choisi la seconde option : moins facile pour draguer les filles, je sais, mais tellement plus convaincant pour louer une baraque sur la Côte d’Azur.

Pourtant mon frère n’a jamais rêvé d’une petite vie tranquille, d’arriver le matin au bureau, d’allumer l’ordinateur avec les falaises d’Étretat en fond d’écran, le midi de sortir déjeuner avec les collègues, d’y retourner, de regarder les courbes tomber dans les abysses, d’autres difficilement se relever – ces montagnes usées, ces vagues à marée haute – de voir les pourcentages dégringoler, les chiffres du CAC 40 s’affoler, les krachs à l’horizon approcher et, seul dans la foule des financiers se résigner.

Non, Vincent n’a jamais voulu ça. Le matin, se lever les cheveux déjà peignés, la raie sur le côté gauche laquée ; dans le miroir se faire un clin d’oeil, sourire et y aller ; allumer l’ordinateur, le casque sur les oreilles vissé, passer deux cents coups de fil, revendre à temps, acheter, et emmerder le collègue à coups d’avions en papier. Et, le soir, éteindre l’ordinateur, claquer deux bises aux concurrents bien aimés, replacer sa cravate, et prendre le métro dans la chaleur, sous la terre. Et, le lendemain, se relever, la raie sur le côté gauche toujours impeccablement tracée ; y passer la vie, s’imaginer y passer sa vie, regarder les nuages fondre, la nuit arriver, et voir sa propre existence se perdre, sans s’écorcher.

Non, Vincent n’a jamais rêvé d’une vie aussi triste que ça.

Le pire dans cette histoire, ce sont nos parents. Mon père et ma mère, des gens conciliants qui ont vu dans le sourire de mon frère une promesse d’avenir et de prospérité, ont sorti l’arme fatale : une école privée.

Ce sont des gens sérieux. Ils n’ont pas fait les choses à moitié.

© 2012 – Éditions du Rouergue – Tous droits réservés

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