S’échapper d’ici

Ce matin, nous avons reçu une lettre. C’était pour ma mère. C’était une enveloppe toute délabrée. Une enveloppe en papier kraft. Toute gondolée. Perdue pendant des années. Elle dormait dans un tiroir. Comme venue du fond des mers ou de nulle part. Elle a navigué à travers le monde, flottant sur l’écume, elle s’est accrochée aux branches, la brise l’a transportée. Lentement, comme une goutte d’eau sur une stalactite, elle est arrivée à bon port.

J’imagine peut-être trop.

La Poste l’avait égarée et s’en est excusée par un communiqué joint à la lettre. Le facteur nous a dit que c’était incroyable. Qu’il n’avait jamais vu ça alors qu’il exerce son métier depuis plus de vingt ans. Il était tout content. Il nous a souri. Il n’a fait que ça de toute façon. Son sourire était comme greffé à son visage. Un vrai clown. Il était fier. Il n’en pouvait plus. Il pensait qu’on allait ouvrir la lettre devant lui. Il devait se faire un film. Peut-être pensait-il qu’on allait faire une photo avec sa poire dessus ? Et pourquoi pas prévenir la presse locale ? Et dire partout que c’était lui qui l’avait retrouvée ?

D’ailleurs qui, au fond, l’a retrouvée cette lettre ?

D’où sortait-elle ?

Je n’en sais rien.

Sur le moment, j’étais comme le facteur. Comme mon père. Tous les trois, émerveillés de voir cette lettre, enfin amarrée. Qu’il y avait pourtant eu mille et une raisons pour qu’elle passe à l’as.

Je ne l’ai pas ouverte. Je l’ai serrée fort. Car c’est à moi que le facteur l’avait confiée. Sur l’enveloppe le tampon montrait qu’elle avait plus de dix ans. Treize, pour être exact.

Mon âge.

Et sur le timbre, le Sacré-Cœur. Ce temple venu d’ailleurs. Avec ses coupoles blanches. Une forteresse blanche laiteuse venue de l’espace.

J’ai inspecté la lettre dans tous les sens, comme dans les séries à la télé. Je l’ai longuement examinée. J’ai plissé les yeux, je l’ai sentie mais à part le papier, ça ne sentait rien.

Mon père s’est approché et m’a arraché la lettre des mains, sans me regarder. C’est une lettre pour ma mère. Clara Riss, c’est elle. Riss, c’est son nom de jeune fille. Pas de doute possible. Même si ce n’est pas la bonne adresse. Même si, celui qui a écrit a cru qu’elle habitait Paris. Mais ma mère a juste fait ses études là-bas. C’est d’ailleurs là qu’elle a rencontré mon père. Qu’ils se sont embrassés la première fois.

Ils marchaient souvent le long du fleuve. Ils en prenaient plein le visage de cette brise fraîche. Ils avaient la vingtaine. La vie devant eux. Le courant pour seule mélodie. C’est une histoire que ma mère m’a racontée cent fois. Pour m’endormir, quand j’avais six ans. Et moi, à m’imaginer sur les quais, les pavés, la mousse, la pluie. Juste avant d’atteindre un rêve.

J’ai refermé la porte. Le facteur avait encore des larmes aux yeux quand il est remonté sur son vélo. Encore ému par ce qui venait d’arriver, il s’est mouché. Papa a dit qu’il était trop sensible. Qu’il aurait dû faire comédien. Ou concessionnaire automobile.

Je n’ai pas compris ce qu’il a voulu dire. Mais pour lui faire plaisir, je me suis mis à rire. Visiblement, ça a eu son effet.

Ensuite, il a dit que c’était sûrement une bouteille à la mer. Parce que maman ne connaît pas grand monde à Paris. Mon père voulait savoir, c’est évident. Il a vu sur le tampon que la lettre provenait de la capitale.

Tout comme moi.

Une bouteille à la mer. Je ne sais pas ce que ça veut dire. J’imagine que pour celui qui a écrit c’était peine perdue et que la lettre s’est tout de même échouée sur le rivage.

Le notre, donc cette fois-ci.

Je suis retourné dans la cuisine pour finir mon bol de céréales. Mon père a posé la lettre sur le buffet.

Puis, ça a sonné.

Mon père s’est jeté sur le téléphone comme si c’était la fin du monde. Il était bizarre tout à coup. Il avait des gouttes de sueur sur le front. J’ai englouti le lait et ça m’a brûlé la gorge. J’ai encore rajouté deux morceaux de sucre. J’aime quand les aliments ont beaucoup de goût. J’aime quand ça pique. Quand ça fait mal. Quand ça brûle à l’intérieur. Quand je sens que je vis.

Le téléphone, c’était pour moi.

Le collège. J’avais cours à huit heures et j’étais déjà en retard. Ils s’inquiétaient. Les pauvres chéris. Adorable. En moi, j’ai fait : « il ne fallait pas s’en faire, je vis très bien sans vous, dieu merci ».

J’ai finalement eu l’audace d’un lézard et j’ai bafouillé une panne de réveil, bidon de chez bidon mais classique, indémodable. Finalement, imparable.

Je ne leur ai pas raconté l’histoire de la lettre, de la bouteille à la mer. Pas assez crédible. Le facteur, ses larmes roulant sur les joues, mon père quasi hystérique comme si le continent allait s’effondrer, moi au milieu de ces fous, mon bol de céréales entre les mains. Pas assez crédible.

Tout ce qui sort de l’ordinaire est mal perçu, c’est connu.

Quand j’ai raccroché, j’ai enfilé un jean propre juste sorti du sèche-linge donc froissé, un pull qui était en boule au bout du canapé, j’ai embarqué mon sac lourd comme un cheval mort, j’ai rien vérifié, de toute façon j’avais rien retiré la veille, je n’y avais pas touché, pas fait les exos de maths de Martin le Tortionnaire, pas fait la rédaction sur le rêve, rien.

J’ai mouillé mes doigts avec ma langue et j’ai lissé mes cheveux comme j’ai pu. Sans miroir.

J’ai fait deux bises à mon père. Il faisait une drôle de tête. On aurait dit qu’il avait mal au ventre. Qu’il était angoissé. Il n’arrêtait pas de se manger la peau du pouce gauche. Comme s’il rongeait un os. La sueur atteignait ses paupières qu’il essuyait avec ses doigts.

Il m’a fixé un long moment. Avec des yeux vides. Et dans le vague. Il a essayé de montrer que tout allait bien. J’ai balayé la cuisine du regard. C’était étrange, quelque chose avait bougé. Quelque chose oui mais quoi ?

Je suis sorti, j’ai couru parce que quand même, j’en avais pour vingt minutes. Et les pauvres chéris allaient s’évanouir si je ne rappliquais pas.

2009 © École des loisirs – Tous droits réservés

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