Après les morts.

poids+léger+-+olivier+adam

Texte librement inspiré du roman « Poids léger » d’Olivier Adam.

J’ai mis l’alcool dans ma bouche et j’ai regardé Su, qui était assise sur son lit.
Demain j’irai à la boxe, et enterrer des morts.
Demain je devrais me lever et encaisser des coups, revoir l’image de mon père, son corps parti. Son corps sous terre.

J’ai mis l’alcool et ça brûlait, ma gorge chauffait et j’ai senti que j’allais vomir ou cracher mes tripes sur le lit.

Su est là, et je lui tiens la main mais il n’y a plus grand chose à faire pour moi. Enfoncer des corps sous terre, faire mon métier, vider ces corps, les voir partir. Recommencer. Et recommencer encore. Voir toutes ces larmes. Et ces cigarettes toutes allumées une fois passé la rue, une fois le mort enterré. Et oublié.

Et c’est mon père que je vois à chaque fois, en eux.
J’ai mis l’alcool et ça ne brûlait plus, j’étais habitué, il me fallait du whisky ou une bière, il me fallait quelque chose d’amer, pour sentir que j’étais là.

Je regarde Su, depuis sa fenêtre elle me fait signe de monter et pourtant je ne sais pas, je n’ai pas envie, là de monter la voir de la serrer contre moi je n’ai pas envie de ça, de la voir tout près, de la déshabiller, non vraiment. Je ne veux pas d’elle. Pas tout de suite. Pas après les morts.

J’ai fini la bouteille de whisky, j’ai tout bu sans respirer, dans ma tête j’enterrais encore des morts. J’enterrais mon père, j’oubliais la bière.

Au combat, à la boxe je ne vaux plus rien. Les coups sont secs et durs et je n’arrive pas à esquiver, à les bloquer avec mon bras. Je prends tout dans la gueule, en plein visage et ça pisse le sang, je ne vois plus rien, je suis sourd et aveugle et Su ne me regarde plus.

Je me barre dans un hôtel et je n’ai plus de fric, plus rien. J’en ai assez de voir des morts, de voir mon père couché tous les jours. Ma sœur se marie, je ne comprends pas, de quel droit elle se marie ? Et moi qui la croyais comme moi, qui pensais que nous deux c’était l’harmonie parfaite, les rires, la complicité sans parler. Moi qui croyais que nous deux c’était pour toujours. Ma sœur et moi.

J’ai repris une bière chez le chinois, en bas. J’étais dehors et le vent chaud venait se coller contre ma poitrine. Je n’ai pas revu Su depuis un moment, je ne sais pas si elle pense un peu à moi parfois.

© Arnaud Tiercelin – Tous droits réservés – 10/2005.

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