Pour Flora & Max

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Texte librement inspiré du roman de Martin Page et Coline Pierré.

Chère Flora, cher Max,

Vous allez sûrement trouver étrange que je vous écrive. Sûrement parce qu’on ne se connaît pas. C’est vrai. Je ne vous ai jamais vus. Et aussi, parce que ça n’arrive jamais que les facteurs ouvrent les courriers. Oui mais moi, je n’ai pas su résister. Lire. Tout lire. Toutes vos lettres.

Je suis désolé, je suis impardonnable. Mais c’était plus fort. Ma main ouvrait les lettres, mes yeux glissaient sur vos phrases. Et puis, ensuite, je refermais les lettres. Je pleurais une fois. Je repensais à vos mots. Je pleurais une seconde fois lorsque je vous apportais vos mots. Pendant mon service.

Si aujourd’hui, je vous écris c’est parce que votre histoire m’a touché. Non, pas touché. Le mot est faible. Non, votre histoire m’a coulé.

Mon fils Anton souffrait de ce même mal. L’enfermement. L’isolement extrême. À la fin, il allait tellement mal qu’il refusait que je vienne lui rendre visite. Il refusait qu’un visage se pose sur lui. Il ne supportait plus ce monde. Il ne supportait plus le monde. Il ne voulait que ses livres et le silence. Et le silence et son chat.

Il a décidé, c’était un 16 avril, de couper court. Il a pris sa décision. La mauvaise. La pire décision. On l’a retrouvé deux semaines plus tard, dans le lac tout près de chez lui. Ce maudit lac où nous allions pêché quand il avait douze ans. Ce lac où nous avons tout fait. Pique-niquer, jouer au foot. Ce lac où il avait fait ses premiers pas. Ses genoux plein d’herbe. Son visage éternel.

Il m’a laissé une lettre. Une lettre où il explique. Que ce n’était plus possible. D’aller dehors. De croiser la foule. La rue. Les rues. Toutes. Même de voir le ciel. Que les nuages le dégoûtaient. Quant aux arbres et à tout ce qu’ils contenaient d’oiseaux et de limaces, quand il y pensait, c’était carrément la nausée. Quand il imaginait les autres, les humains, il ne voyait qu’un tas de chair et d’os. Qu’un tas de microbes susceptibles de l’atteindre. De l’envahir. Il ne voyait qu’agression. Que rupture.

Anton ne voulait plus rien voir. Juste voler. Se sentir léger. Il a écrit qu’au fond du lac, il n’y aurait plus personne. Qu’il serait à jamais seul. Tranquille. Apaisé.

Alors voilà, si je vous écris, c’est pour vous dire que malgré tout, malgré nos vies cabossées, malgré nos actes, malgré nos refus, malgré nos larmes, il nous faut continuer.

Regarder devant. Et même plus loin. Tenter le plus possible de dépasser nos horizons.

Je vous embrasse, chère Flora, cher Max, et je suis bien triste de savoir que je ne vous lirai plus.

Votre facteur, M. Valmain.

© Arnaud Tiercelin – Tous droits réservés – 12/2015.

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2 réflexions sur “Pour Flora & Max

  1. Cher facteur,
    Merci pour votre message qui m’a beaucoup émue. Je suis désolée pour votre fils. Oui, il faut continuer à se battre malgré tout, c’est le plus dur. J’aurais aimé le connaître pour pouvoir lui dire ça.
    Même si vous ne lisez plus nos lettres (vous êtes tout pardonné), je crois que d’une certaine manière, nous continuerons à échanger et à nous lire.
    Max et moi allons bien, dans notre nouvelle école. N’hésitez pas à passer nous voir un jour !
    Bien à vous,
    Flora

    PS : Vous êtes un facteur hors pair.

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