Face au miroir

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Texte librement inspiré du roman de Sandrine Beau

je veux pas

je reste planquée

dans la salle de bain

face au miroir

je me regarde

je me trouve pas spécialement

jolie

pas trop moche

non plus

je suis comme toutes les filles

comme toutes les filles

j’ai les seins

qui poussent

face au miroir

c’est très clair

c’est plus pareil qu’avant

je peux dire pas

que ça fait mal

c’est pas vrai

ça pique un peu

si j’appuie dessus

ça chatouille

sous mon pull

je grandis

et Lloyd

et ça lui a pas échappé

il voit bien

que je suis plus

exactement

la même

c’est affreux

je peux rien dire

à ma mère

elle comprendrait pas

et puis

c’est peut-être normal

qu’il rentre

sans frapper

sans demander

sans hésiter

sans faire attention

si ça me gêne

face au miroir

quand la poignée bouge

quand la porte s’ouvre

je sais que c’est lui

je sais qu’il approche

qu’il me laissera pas tranquille

j’ai bien essayé

j’ai tout fait

tout inventé

pour respirer

à nouveau

mais il est plus fort

il est le plus fort

moi juste

j’ai les seins qui poussent

et face au miroir

si je me mets de côté

c’est carrément flagrant

comme ça se voit

celle que je deviens

celle que je ne suis plus

mais moi j’ai peur

pas de grandir

non ça,

ça se voit pas

ça se fait tout seul

j’ai peur

de lui

de ce dont il est

capable

de sa force

de son emprise

j’ai peur

de n’être

qu’une rosée passagère

peur de finir

comme une ombre

en pleine lumière.

© Arnaud Tiercelin – Tous droits réservés – 01/2016.

 

 

 

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Aussi léger

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Texte librement inspiré du roman de Thomas Scotto.

Quand tu seras né,
Tu seras pas
Beaucoup plus gros
Qu’un flocon de neige.
Tu seras aussi léger
Aussi beau, aussi fragile.

Voilà, je voulais te dire,
T’en fais pas, je te prendrai dans mes bras.

Quand tu seras né,
Alors tous les deux,
C’est promis,
On ira faire des ballades
Et on fera rire ta mère.
Si, c’est facile.

Je connais un tas de grimaces.
Alors, t’en fais pas, t’y arriveras.

Quand tu seras né,
La vie sera plus la même
Avec les biberons et les siestes
Et la nuit, pour nous faire des sourires,
Tu nous réveilleras.

Mais t’en fais pas,
J’ai dix-neuf ans,
J’assure,
Et en plus
Mes deux bras seront là pour toi.

 

© Arnaud Tiercelin – Tous droits réservés – 01/2016.

Pour Flora & Max

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Texte librement inspiré du roman de Martin Page et Coline Pierré.

Chère Flora, cher Max,

Vous allez sûrement trouver étrange que je vous écrive. Sûrement parce qu’on ne se connaît pas. C’est vrai. Je ne vous ai jamais vus. Et aussi, parce que ça n’arrive jamais que les facteurs ouvrent les courriers. Oui mais moi, je n’ai pas su résister. Lire. Tout lire. Toutes vos lettres.

Je suis désolé, je suis impardonnable. Mais c’était plus fort. Ma main ouvrait les lettres, mes yeux glissaient sur vos phrases. Et puis, ensuite, je refermais les lettres. Je pleurais une fois. Je repensais à vos mots. Je pleurais une seconde fois lorsque je vous apportais vos mots. Pendant mon service.

Si aujourd’hui, je vous écris c’est parce que votre histoire m’a touché. Non, pas touché. Le mot est faible. Non, votre histoire m’a coulé.

Mon fils Anton souffrait de ce même mal. L’enfermement. L’isolement extrême. À la fin, il allait tellement mal qu’il refusait que je vienne lui rendre visite. Il refusait qu’un visage se pose sur lui. Il ne supportait plus ce monde. Il ne supportait plus le monde. Il ne voulait que ses livres et le silence. Et le silence et son chat.

Il a décidé, c’était un 16 avril, de couper court. Il a pris sa décision. La mauvaise. La pire décision. On l’a retrouvé deux semaines plus tard, dans le lac tout près de chez lui. Ce maudit lac où nous allions pêché quand il avait douze ans. Ce lac où nous avons tout fait. Pique-niquer, jouer au foot. Ce lac où il avait fait ses premiers pas. Ses genoux plein d’herbe. Son visage éternel.

Il m’a laissé une lettre. Une lettre où il explique. Que ce n’était plus possible. D’aller dehors. De croiser la foule. La rue. Les rues. Toutes. Même de voir le ciel. Que les nuages le dégoûtaient. Quant aux arbres et à tout ce qu’ils contenaient d’oiseaux et de limaces, quand il y pensait, c’était carrément la nausée. Quand il imaginait les autres, les humains, il ne voyait qu’un tas de chair et d’os. Qu’un tas de microbes susceptibles de l’atteindre. De l’envahir. Il ne voyait qu’agression. Que rupture.

Anton ne voulait plus rien voir. Juste voler. Se sentir léger. Il a écrit qu’au fond du lac, il n’y aurait plus personne. Qu’il serait à jamais seul. Tranquille. Apaisé.

Alors voilà, si je vous écris, c’est pour vous dire que malgré tout, malgré nos vies cabossées, malgré nos actes, malgré nos refus, malgré nos larmes, il nous faut continuer.

Regarder devant. Et même plus loin. Tenter le plus possible de dépasser nos horizons.

Je vous embrasse, chère Flora, cher Max, et je suis bien triste de savoir que je ne vous lirai plus.

Votre facteur, M. Valmain.

© Arnaud Tiercelin – Tous droits réservés – 12/2015.

L’amour, c’est du quinze ans d’âge.

baiser_mammouthTexte librement inspiré du roman « Le baiser du mammouth » d’Antoine Dole

Fiona a quinze ans.
Et moi seulement neuf.
C’est clair, c’est une princesse
Et moi bien sûr, je sors de mon œuf.
Mais rien à faire si on est différent
Dans ses yeux, y’a pas d’âge
Dans ses yeux, y’a que le vent.

Fiona en a quinze
Et moi, juste neuf.
Mais pourquoi, entre nous,
Ce n’est pas possible ?
Pourquoi ?
Puisque chez moi elle a touché la cible ?

Pourquoi ?

Pourquoi mon cœur n’est-il pas assez grand ? Pas assez vieux ?

Fiona a six ans
De plus que moi.
Mais dès que je l’ai vue,
Je suis tombée tout nu dans l’eau
De ses yeux
De ses cheveux bouclés et blonds.

Alors, pourquoi faut-il que les filles les plus belles
Aient toujours six ans de plus que moi ?

Est-ce que vous croyez
Que mon cœur
Il compte les années, lui ?

Il s’est emballé pour Fiona
Il s’est réveillé pour ses yeux
Il s’endort chaque soir
Avec son nom
Calé dans sa mémoire.

Alors, j’ai eu une idée.
Puisque la glace conserve tout
Et que le froid empêche de vieillir.
Fiona sera ma princesse immobile
Et je la réveillerai dans six ans.

Et d’ici là
Je lui écrirai des poèmes
J’irai surveiller que son sourire
Restera le même.
Et dans six ans, c’est sûr,
Fiona me dira « je t’aime ».

© Arnaud Tiercelin – Tous droits réservés – 11/2015.

Quelqu’un qu’on aime – Séverine Vidal

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Texte librement inspiré du roman de Séverine Vidal, publié chez Sarbacane.

Daddy,

Je suis bien arrivée. T’inquiète pas, tout se passe très bien. L’avion a atterri sans encombre. J’ai pris un taxi ensuite … Même pas fait de stop … Fais pas ta bouche pincée. Ça va, je te dis … Desserre les dents, souffle, parce que, ça te rend moins séduisant … Bon, Comme tu l’imagines, je reconnais rien. Les maisons, les rues. Tu m’as raconté tout ça cent fois, que je suis venue ici toute petite avec Luke, Antonia et Old Gary mais je suis désolée, je me rappelle de rien. Mais bon, tu me connais, c’est pas pour autant que je vais abandonner. C’est clair. C’est mal me connaître. Même toute seule et sans aide, je ferai le même parcours qu’il y a … seize ans. Tout revivre. Respirer cet air. Jusqu’au vieux Pat Boone.

Tu sais, je te l’ai jamais dit, et encore moins écrit, forcément, mais ça m’a forgé. Ce voyage. Si, si te marre pas. C’est vrai. Savoir que j’ai fait la moitié du pays alors que je savais même pas parler, je sais pas, ça m’a fait grandir plus vite. Tu comprends ?

Je sais pas quand tu recevras cette lettre en fait vu que je vais attendre un peu avant de la poster. Je vais attendre parce que d’abord je veux m’imprégner. De tout. Même du goudron sur les routes. Mais d’abord, il faut que je trouve le même van. La Vasse. Dans ce pays, on trouve tout. Je suis certaine que je peux trouver le même modèle.

Ce soir, je dois dormir chez Susan. Elle m’a dit au téléphone que vous lui manquiez tous. J’espère qu’elle aura des tonnes de photos à me montrer. Et qu’on boira un thé toutes les deux et qu’on discutera. Jusqu’au bout de la nuit. Jusqu’au petit jour.

Si ça trouve, la photo où on est tous ensemble, avec Luke et Antonia, elle l’a aussi ?

Tu sais ? Celle que j’ai accrochée dans ma chambre. Celle devant l’Eldorado, à Reno, quand on est tous face au soleil du Nevada. T’imagines même pas comme vous êtes beaux. Combien de rêves j’ai fait en la regardant cette photo … Combien de fois je me suis endormie avec cette image-là … Ce bonheur-là … Si rapide, si fugace, si … précieux …

Bon, il faut que je te laisse. Ne fais pas encore ta bouche pincée… Décidément, il faut que tu te détendes, toi ! J’ai dix-sept, mon daddy, tout va bien… Je t’appelle dans la semaine … Quand je conduirai La Vasse, moi aussi !

Après Reno, j’ai décidé de tout refaire. Le chemin d’Old Gary. À l’endroit. À l’envers. Peu importe. Avec du Pat Boone dans les oreilles. Ça a un peu vieilli comme chanson mais je crois que c’est ce dont j’ai besoin. Un truc carrément déconnecté pour moi me reconnecter. Cherche pas, je me comprends.,

Prends soin de toi comme tu as pris soin de moi, je t’aime.

Amber.

Arnaud Tiercelin © Tous droits réservés – 10.2015